ADMIRAL T & SAÏK
Le MVP et le Rookie
Par Gilbert Pytel / Photos Philippe Mazzoni
Lorsqu'il s'est agi de réunir ces deux artistes guadeloupéens sur une même couverture, le plus dur a été de trouver un concept intéressant et ludique pour la session photo. Après plusieurs recherches infructueuses, on est tombé sur un article du quotidien l'Equipe qui se focalisait sur la nouvelle vague des basketteurs français qu'on retrouve aujourd'hui aux Etats-Unis dans la prestigieuse NBA. La plupart d'entre eux sont issus de la Guadeloupe où le basket de rue existe depuis la nuit des temps : Mikaël Pietrus, Mikaël Gelabale ou Johan Petro font effectivement les beaux jours de plusieurs franchises nord-Américaines. Lorsque nous avons proposé à nos deux artistes de rendre un hommage visuel à ce sport très prisé par de nombreux antillais, ils ont décidé de jouer le jeu comme nous le confirme Admiral T : «Comme il y avait un terrain de basket pas loin d'où j'habitais au ghetto, j'allais parfois y jouer un peu avec des amis. Mais, je dois d'avouer que je suis plutôt branché football. Sur ce coup-là, on a fait un effort particulier pour Ragga (rires)»
SAÏK
Rookie Of The Year
Par Gilbert Pytel/ Photos Philippe 'Grosland' Mazzoni
Saïk a beau être un nouveau venu dans le game, il n'en est pas moins l'un des «drafts» les plus intéressant de l'équipe Don's Music. D'ici à ce qu'il soit élu «rookie of the Year», il n'y a qu'un pas...
Issu d'un quartier défavorisé de Pointe-À-Pitre, Saïk a d'abord écouté des chanteurs de reggae roots comme Bob Marley ou Lucky Dube avant de flasher sur le dancehall, la musique de la nouvelle génération. C'est ainsi que sous l'influence d'Admiral T, il se lance très jeune dans la musique en 1997 à l'âge de ... Rapidement, il pose son premier titre officiel en 2003 sur la compilation R2D2. Intitulé Militan, c'était un duo avec son compère de l'époque Fredo Deado (sous le nom Gwadaboyz). Il a ensuite intégré le collectif Mortenol District (du nom de son quartier) avec deux autres jeunes DJ's : Sam X et Ocsen. On retrouve plusieurs de ces titres dans les charts underground aux Antilles : Ki Yo Vé avec Admiral T, Tchimbe Nou featuring Daly ou Préjugés. Mais c'est en participant au premier album d'Admiral T (Mozaïk Kreyol) avec la combinaison OK que le grand public apprend à connaître ce toaster. Le style de son flow, très «fast» et la pertinence de ces lyrics en font l'une des voix les plus prometteuses du dancehall hexagonal. Puis, Saïk enchaîne deux morceaux sur la compilation Caribbean Sessions (avec la chanteuse Trinidadienne Gaillan et avec son possee Sam X et Ocsen) avant de venir vivre une année en métropole afin de préparer sereinement son premier album.
Pourquoi es-tu venu vivre en métropole ?
Saïk : Je suis venu vivre une année à Paris. Cela concernait ma vie personnelle et depuis, je suis retourné en Guadeloupe. C'est sur cette île où je me sens le mieux. Pour qu'un Dj soit le plus efficace possible dans ses textes, il faut qu'il se trouve dans un endroit où il se sent bien. Maintenant, je reviens essentiellement en métropole pour faire quelques dates de concert.
Je sais que tu es un jeune papa depuis peu, est-ce que cela a changé quelque chose dans ta façon de travailler ?
S : Cela m'a sans doute donné de la maturité et plus de responsabilités. Ensuite, cela ne modifie en rien ma façon d'écrire des lyrics, mes thématiques sont toujours les mêmes.
Ça te fait de quoi de te retrouver une année dans Babylone ?
S : C'était assez difficile, déjà au niveau du climat. Même si la police est assez présente en Guadeloupe, tu sens bien qu'à Paris il y a beaucoup plus de policiers. À chaque coin de rue, tu risques de te faire contrôler tes papiers. C'est assez usant à force. Dans notre pays, j'ai aussi l'impression d'être plus posé et tranquille. En Métropole, il fait bien froid dehors et on a plus envie de rester chez soi que d'aller dans des soirées.
Trouves-tu qu'il y a beaucoup de différences entre les cités en Métropole et en Guadeloupe ?
S : Pas vraiment. On y retrouve les mêmes éléments : la misère, la violence, les conflits entre les jeunes et la police etc. L'état d'esprit est assez similaire : c'est l'urgence tous les jours pour survivre. La seule différence est peut-être le climat (sourire).
Qu'est-ce qui t'a manqué le plus lorsque tu étais en métropole ?
S : Mon pays, ma famille et mon entourage musical. En Guadeloupe, je me retrouve souvent en studio avec mes potes pour travailler des morceaux.
J'ai l'impression qu'on entendait moins parler de toi à Paris...
S : En effet, j'ai juste sorti quelques sons underground. J'étais plutôt dans l'optique de préparation de mon album. Maintenant, je vais recommencer à lâcher quelques titres pour faire remonter le buzz.
Quel était ton d'état d'esprit avant d'enregistrer ton premier album ?
S : Avant tout, j'ai voulu prendre mon temps et réfléchir à ce que serait ce disque. Cela m'a pris une bonne année. Durant la période où je suis resté à Paris, j'ai énormément appris de choses, d'abord en ce qui concerne le business du reggae. Cela m'a permis de prendre du recul et de m'enrichir d'expériences nouvelles au niveau musical. J'ai découvert d'autres gens et j'ai vu le mouvement sur une échelle beaucoup plus large que celle des Antilles. Le marché en métropole est vraiment différent. En tant que DJ, on veut toujours aller plus loin et apprendre de nouvelles choses. Par exemple, j'ai découvert le Slam et cela m'a énormément plus.
Quelles sont les personnes qui ont travaillé sur l'univers sonore de ton album ?
S : J'ai beaucoup bossé avec Scorblaz, Dj Shean, Bost & Bim, Frenchie, Sam X etc. Au final, j'ai essayé de faire un disque qui me ressemble et qui peut également plaire à un maximum de gens. Bien entendu, il y aura quelques sons bien hardcore qui sont liés aux différentes thématiques de mes textes et qui correspondent assez bien à ce que vivent les jeunes dans les cités. J'ai moi-même grandit dans un quartier chaud à Mortenol et j'avais envie de refléter cette expérience à travers certaines ambiances musicales. Je pense que les gens auront une vision assez précise de la vie dans ce genre de ghetto. Ensuite, j'ai aussi voulu élargir certains de mes propos afin de pouvoir toucher un plus large public.
La plupart des textes sont toujours en créole...
S : C'est vrai, mais j'ai aussi fais des efforts pour écrire plusieurs morceaux en français. Évidemment, comme c'est mon premier album, j'ai voulu souligner mon authenticité avec une majeure partie de lyrics en créole. Logiquement, c'est la langue dans laquelle je me sens le plus à l'aise. Je n'oublie surtout pas d'où je viens.
Qui aura t-il en featuring sur cet album ?
S : Bien évidemment, on retrouvera la famille du Genesiz Crew : Sam X et Ocsen. Il y a aura également Admiral T sans oublier un titre crunk avec Dontcha et un autre avec Mety's.
Ça fait un peu bizarre de t'entendre poser sur des riddims reggae et one drop...
S : Timoun Ghetto a été le premier titre reggae sur lequel j'ai lâché une vibe. Au fur et à mesure, j'ai eu envie de mettre ma voix sur ce genre de rythmique. La vibes est complètement différente que ce soit au niveau du flow ou du texte.
Le titre de ton premier album ?
S : Il va s'appeler Face à la réalité. C'est un titre qui représente bien ce que je dis dans cet album, une dénonciation globale du système de Babylone.
Écris-tu aussi des lyrics plus «bashment» ?
S : Bien sur, il est parfois important de laisser ses problèmes de côté et se relâcher un peu dans les soirées. Avec ce disque, j'ai essayé de penser à tout le monde.
Pourquoi avoir choisit de travailler avec Don's Music ?
S : Don Miguel est une personne que je connais depuis un moment. C'est Teddy du Karukera Sound System qui m'a présenté à lui. Comme je travaille avec Don's Music depuis mes débuts, il me semblait logique que je fasse mon album avec ce label. Nous avons une réelle relation de confiance.
Dernièrement, tu as aussi pas mal joué en province, comment as-tu trouvé l'accueil du public ?
S : Les gens prennent autant leur pied qu'à Paris ou en Guadeloupe. Ils t'accueillent aussi bien. Par contre, tu te dois de présenter ton show en français pour que tout le monde puisse te comprendre. J'ai même été aussi joué en Allemagne et même si les gens ne comprenaient pas nos textes, ils ont tout de même bien apprécié notre prestation. C'est là qu'on voit le côté universel du reggae, il n'y a que la musique qui arrive à rassembler autant de personnes différentes.
Parlons un peu de ta prestation au Horidom Karibean Festival...
S : Cela m'a fait très plaisir de participer à ce festival qui représente assez bien le monde caribéen. Il y en avait pour tous les goûts : dancehall, reggae, zouk... Vivement la seconde édition...
Lorsque tu étais encore en métropole, on a aussi entendu pas mal de dubplates de ta part...
S : Lorsque tu sors un titre qui plaît au public, il est normal que les sélecteurs viennent ensuite te demander de l'enregistrer en dubplate. Il m'est aussi arrivé d'enregistrer quelques nominatifs mais jamais contre des sounds que je respecte comme par exemple Arawak.
Tu as laissé tomber tes études, pourquoi ?
S : Malheureusement. J'ai décidé de prendre le risque de mettre de côté l'école pour me mettre à fond dans la musique. Par contre, je n'encourage aucun jeune à quitter ses études sans avoir de diplômes. Il faut toujours essayer de gérer les deux occupations en même temps. De mon côté, je n'y ai pas réussi.
Tu continues toujours à travailler ton flow ?
S : Bien sûr c'est primordial. J'essaye de sortir régulièrement de nouveaux phrasés car je n'ai pas envie qu'on me réduise à un seul style. Lorsque j'ai commencé, je me suis surtout évertué à travailler le fast-style et petit à petit j'ai mis de la mélodie dans mon flow et ma voix jusqu'à presque chanter. Il faut savoir évoluer avec son temps. Il ne faut tout de même pas oublier que je suis avant tout un toaster.
Revenons un peu sur ton titre avec Sam X : Determination Kamikaze sorti sur la nouvelle mix-tape d'Arawak sound system...
S : C'est un morceau qu'on a réalisé vite fait et on en a profité pour réaliser un clip que beaucoup de monde a déjà vu un peu partout en France.
Quels sont les artistes dont tu sens proche en métropole ?
S : Lorsque j'étais à Paris, même si je n'ai pas trop côtoyé d'autres artistes, j'en ai tout de même profité pour travailler avec Mr Toma et Natty.
Quels sont les artistes que tu écoutes en ce moment ?
S : Il y a toujours des sons qui me plaisent. Actuellement, j'écoute pas mal de crunk, des artistes comme Dem Franchise Boys ou TI par exemple. Je me tiens également au courant des nouveautés dancehall jamaïquaines. Il y aussi des artistes que je cherche toujours à écouter comme Sizzla ou Baby Cham qui me surprennent presque à chaque fois.
Musicalement, le truc qui déchire en ce moment en Guadeloupe c'est le crunk...
S : J'ai toujours écouté des sons hip hop américains. Et c'est vrai que les guadeloupéens adorent le crunk en ce moment. J'aime beaucoup ce genre de son avec des grosses basses qui tapent.
Te considères-tu comme un exemple pour les jeunes de ta génération ?
S : Je ne dirais pas ça. Je suis juste un jeune qui essaye de dénoncer les différentes injustices dont sont victimes les plus défavorisés.
Où en est ton crew Genesiz ?
S : J'ai toujours gardé le contact avec mon crew. On a toujours continué à travailler ensemble même lorsque j'étais en métropole. Je considère un peu Genesiz comme ma véritable famille.
Comment pourrait-on définir les messages que tu cherches à développer ?
S : Mes textes dépendent essentiellement de l'humeur dans laquelle je me trouve lorsque j'écris. Ils peuvent décrire ma rage, ma colère ou ma détermination. Je m'inspire essentiellement de ce que je ressens et de ce je peux voir autour de moi. Il a tellement de chose qui ne vont pas. J'ai été élevé dans un quartier difficile et j'ai eu la chance d'éviter de prendre un mauvais chemin. Je trouve que le gouvernement et les hommes politiques ne font rien pour améliorer les choses. On dirait que ça les arrange que les choses se passent mal. Ils ont l'air d'oublier que nous sommes des êtres humains à part entière. J'ai la nette impression qu'on ne nous aime pas et qu'on ne nous fait pas assez confiance. Enfin j'essaye aussi d'apporter des vibrations positives pour que les choses évoluent enfin dans un meilleur sens.
La violence est un problème assez important
S : Les choses dégénèrent assez vite pour pas grand-chose. J'ai la sensation que cela devient même quelque chose d'habituel et ça ne devrait pas être le cas. Voilà ce qui arrive lorsqu'on ne s'occupe de rien et qu'on laisse les gens livrés à eux-mêmes.
Quelle est ta position par rapport à la religion ?
S : Je crois en Dieu et je pense être quelqu'un d'assez spirituel. Il m'arrive même d'écrire des textes inspirés et conscients.
Quel est ton rapport à Internet, tu surfes souvent sur le net ?
S : Forcément. Ne serais-ce que pour communiquer et rester en contact avec mes amis aux Antilles comme en métropole. Tu peux travailler à distance tout en restant très efficace. Cet instrument a également bien boosté le mouvement reggae dancehall. Lorsque tu sors un son, tu peux directement aller le mettre sur le Net afin que le public puisse l'écouter sans tarder.
Maintenant que tu es en âge de voter as-tu été mettre un bulletin dans l'urne ?
S : Même si je me sens concerné par les élections, je n'ai pas été voté parce que le choix qu'on m'a proposé ne me convenait pas.
CINQ DISQUES À EMPORTER SUR UNE ÎLE DÉSERTE
ADMIRAL T Mozaik Kreyol
SIZZLA Da Real Ting
DOMINIK COCO La kou zaboka
BOB MARLEY Exodus
SIZZLA Black Woman & Child